Journal de bord d'un Belge égaré à La Palma

Guagua

Pourquoi les autobus s’appellent-ils « guaguas » à La Palma ?

À La Palma, il faut parfois accepter que l’espagnol ne soit pas tout à fait celui appris dans les manuels. Ici, un autobus n’est pas forcément un autobús : c’est une guagua.

Le mot surprend généralement les visiteurs venus de la péninsule espagnole. Pourtant, aux Canaries, il est parfaitement courant. On prend la guagua, on attend la guagua, on demande où passe la guagua… et personne ne trouve cela étrange.

Un mot très canarien… mais pas seulement

Guagua désigne tout simplement un autobus ou un autocar. Le terme est particulièrement caractéristique du vocabulaire des Canaries, mais il est également utilisé dans plusieurs pays des Caraïbes, notamment à Cuba.

En Espagne continentale, on dira généralement autobús ou, plus familièrement, bus. Si l’on demande une guagua à Madrid, il y a donc de fortes chances que l’on obtienne surtout un regard interrogateur.

Pour comprendre, il faut traverser l’Atlantique

L’histoire de ce mot passe très probablement par les relations anciennes entre les Canaries et les Caraïbes.

À partir du XIXe siècle, les échanges entre l’archipel et Cuba sont particulièrement importants. De nombreux Canariens émigrent vers les Caraïbes et, dans l’autre sens, les mots, les habitudes et les expressions circulent avec les voyageurs.

Cuba constitue donc une piste essentielle pour comprendre pourquoi guagua s’est imposé dans le vocabulaire canarien.

Le mot est déjà là au XIXe siècle

Un élément historique permet de remettre les différentes théories dans le bon ordre : le mot guagua est attesté à Cuba avant l’arrivée des autobus américains modernes.

Esteban Pichardo l’enregistre dans son Diccionario provincial de voces cubanas en 1849. Il donne notamment à guagua le sens d’un « coche ou omnibus » utilisé à La Havane pour se rendre vers les faubourgs, pour un prix tellement bon marché que le mot lui aurait été appliqué.

Les transports collectifs existaient d’ailleurs déjà à La Havane : les premiers omnibus auraient été mis en service entre Regla et Guanabacoa en 1839.

La chronologie est donc importante. Guagua est déjà utilisé pour parler de transport collectif au XIXe siècle. Cela rend certaines histoires racontées beaucoup plus tard particulièrement difficiles à accepter.

Et la fameuse « Wa & Wa Co. » ?

C’est ici que l’histoire devient amusante.

Une explication très répandue affirme que guagua viendrait du nom d’une entreprise américaine appelée Wa & Wa Co. Inc., que l’on développe parfois en Washington, Walton and Company Incorporated.

Selon cette histoire, cette société aurait fabriqué ou exporté des véhicules vers Cuba. Les Cubains auraient vu le sigle « Wa & Wa » sur les véhicules et auraient commencé à les appeler wa-wa, puis guagua.

Une jolie histoire. Presque trop jolie.

Le problème est qu’elle ne correspond pas bien à la chronologie connue. Le mot guagua était déjà utilisé pour désigner un moyen de transport à Cuba au XIXe siècle, bien avant que cette prétendue entreprise puisse expliquer son apparition.

De plus, les recherches historiques et linguistiques n’ont pas permis d’établir solidement l’existence de cette fameuse Washington, Walton and Company comme origine du terme.

La théorie « Wa & Wa » est donc à considérer comme une légende étymologique, pas comme un fait historique établi.

Alors, est-ce que « guagua » vient de l’anglais wagon ?

C’est une piste beaucoup plus sérieuse.

Dans une édition ultérieure de son dictionnaire, publiée en 1861-1862, Pichardo lui-même envisage que le mot puisse venir de l’anglais wagon. Il écrit, avec prudence, que le terme désignant l’omnibus pourrait venir de l’anglais wagon.

La ressemblance n’est évidemment pas parfaite, mais les transformations phonétiques de ce genre sont fréquentes lorsqu’un mot passe d’une langue à une autre.

L’Académie canarienne de la langue considère également l’hypothèse d’une adaptation de l’anglais wagon comme plausible, tout en soulignant que l’origine exacte reste discutée.

Il y a aussi l’expression « de guagua »

Une autre pièce du puzzle est l’expression de guagua, qui signifie « gratuitement », « pour rien » ou « à très bon marché ».

Cette expression est ancienne dans le monde hispanique américain. Pichardo la connaissait déjà lorsqu’il rédige son dictionnaire et explique que de guagua signifie quelque chose obtenu sans coût ou presque.

Il est donc possible que le nom donné à l’omnibus ait été influencé par le prix particulièrement bas de son service. Autrement dit : prendre cette voiture pour presque rien, c’était voyager « de guagua ».

Mais là encore, les linguistes restent prudents : il n’est pas possible de transformer cette hypothèse en certitude.

Pourquoi le mot est-il arrivé jusqu’aux Canaries ?

C’est probablement la partie la moins mystérieuse de l’histoire.

Les Canaries ont entretenu pendant des siècles des relations extrêmement étroites avec les territoires américains, et particulièrement avec Cuba et le Venezuela. Les migrations ont créé une véritable circulation de vocabulaire entre les deux rives de l’Atlantique.

De nombreux mots du parler canarien témoignent encore aujourd’hui de ces contacts.

Guagua a ainsi trouvé une seconde maison aux Canaries et y est devenu tellement courant qu’il ne donne plus l’impression d’être un mot importé. À La Palma, c’est simplement le mot normal pour parler du bus.

À La Palma, la guagua fait partie du quotidien

Il suffit donc de retenir une règle très simple : si quelqu’un à La Palma annonce qu’il va prendre la guagua, inutile de chercher un animal exotique dans les environs.

Il prend simplement le bus.

Et derrière ce petit mot se cache finalement une histoire beaucoup plus grande : celle des migrations canariennes, des échanges avec les Caraïbes et de la façon dont les langues conservent les traces des déplacements humains.

Quant à la fameuse société Wa & Wa de Washington, Walton and Company, mieux vaut donc la laisser dans la catégorie des histoires amusantes que l’on raconte au comptoir. Elle explique très bien guagua… mais surtout, elle explique comment une bonne légende peut voyager presque aussi facilement qu’une vraie guagua.


À retenir : le mot guagua est attesté à Cuba au XIXe siècle pour désigner un moyen de transport collectif. Son origine exacte reste discutée. L’hypothèse d’une adaptation de l’anglais wagon est considérée comme plausible, tandis que l’histoire de la société « Wa & Wa Co. » n’est pas étayée par des preuves historiques suffisantes.

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