Comment ne pas écrire un article sur El Paso, le village qui m’a accueilli en juin 2024 quand j’ai tout quitté en Belgique.
Déjà depuis là bas, j’avais appris l’existence d’un « El Paso » à La Palma dans les Canaries, rien à voir avec « El Paso » du Texas en Amérique (célèbre pour ses films de cowboys).
Vivre à El Paso : entre ciel, lave et « palmero pur-dur »
Quand j’ai posé mes valises à La Palma pour devenir un « belge égaré », on m’a dit : « Tu vas voir, El Paso, c’est le cœur de l’île ». Alors oui, c’est vrai, mais c’est surtout un cœur de village qui bat à son propre rythme ; c’est un village, pas une ville, il y a environ 8 200 habitants.
Si vous lisez les guides touristiques officiels ou les dépliants pour valises à roulettes, on vous parlera d’ateliers de soie ancestraux et de musées d’artisanat. Je vais être d’un franc-parler total avec vous : j’habite ici et je n’en ai jamais vu la couleur. C’est ça aussi, la réalité de l’expatriation : on passe nettement plus de temps à chercher le bon coin pour ses courses ou à essayer de décoder les locaux qu’à faire le tour des attractions pour touristes. On n’est plus touriste, on est immigrant.
Le microclimat : adieu le cliché des Canaries 100% soleil
Parlons en, du climat d’altitude. Si vous quittez la Belgique en pensant trouver 30 degrés à l’ombre toute l’année à El Paso, vous risquez de déchanter dès les premiers mois. On est au centre de l’île, sur les hauteurs. Du coup, la commune a sa propre météo, souvent résumée par une mer de nuages épaisse qui vient lécher les crêtes.
Par moments, on se croirait presque au pays : une petite fraîcheur bien de chez nous et une brume qui s’installe sans crier gare. Bon, d’accord, il fait nettement plus doux qu’à Namur, Liège ou Ostende, et on ne va pas faire les enfants gâtés. Mais disons que la petite laine est obligatoire dès que le soleil se couche. C’est le prix à payer pour avoir cette végétation hyper verte et les pins canariens magnifiques juste au-dessus de la tête.
J’habite en bas du village à 600 mètres d’altitude. En hiver le matin, avant que le soleil n’ait dépassé la crète de montagne (la Cumbre Viaja), un timide petit 15°C avec une brise fraîche est la norme. Plus haut à 5 minutes en scooter, le centre du village. Encore 5 minutes plus haut, mes amis y habitent, mais eux ont 800 mètres d’altitude (200 mètres de dénivelé pour 10 minutes de scooter) ; là c’est entre 5°C/10°C (on se téléphone souvent pour comparer). Les tympans font « schpop’s » pendant cette route.
Par contre en bas, à Tazacorte, on est au niveau de la mer. 15 minutes de route en scooter pour 600 mètres de différence, on trouve des bons 20°C. Un des premier conseils de mes amis : prend toujours avec toi deux tenues, short + t-shirt et pantalon + pull.
En Belgique le point culminant est le Signal de Botrange à 694 mètres … on en rigole ici.
Mais on n’a pas les extrêmes non plus. En hiver on flirte avec les 15°C (loin des -xx°C de la Belgique) ; en été et même pendant les phases de calima, on ne dépasse pas les 35°C, loin des canicules de méditerranée et des îles grecques avec leurs 40-45°C. Ici il n’y a pas le « dôme de chaleur » puisqu’on est toujours baigné par les alizés de l’anticyclone des Açores ; et l’île est toute petite (700 km2) en plein océan atlantique.
J’ai écris à ce sujet : les 4 climats de l’île.
Le choc linguistique : du castillan ? Non, du palmero !
Si vous avez passé des heures sur des applications pour réviser votre espagnol académique avant de partir, préparez-vous à un grand moment de solitude. El Paso est resté un village de ruraux. Ici, les gens du coin ne parlent pas le « vrai » espagnol de Madrid. Ils parlent le palmero pur-dur, mais sont d’une gentillesse accueillante même pour les étrangers (on est l’attraction du village ici).
Ici, on ne se donne pas la main pour dire bonjour, on se fait l’accolade comme « des vieux potes ».
Pour m’intégrer et apprendre la langue, on m’avait conseillé d’aller prendre le petit café du matin au bistrot du coin. Oui c’est sympa, oui ils sont curieux d’un étranger, mais après seulement 5 minutes de discussion, je disjoncte. Maintenant 2 ans plus tard, je « tiens » 10 minutes.
Pour vous faire une idée, c’est un peu le liégeois de La Palma : un accent bien trempé, des expressions locales et des tournures de phrases qui n’appartiennent qu’à eux. Là où le dictionnaire ou vos cours en ligne vous apprennent à dire poliment « Que tenga un buen día » (je vous souhaite une bonne journée), le paysan d’ici vous balancera un joyeux et très local « Que ten un bon di ». Au début, on sourit poliment en essayant de capter un mot sur trois, et puis on s’y fait. C’est rugueux, c’est authentique, et c’est ce qui fait tout le sel de la vie de quartier. La fin des mots est toujours « avalée », par exemple « dos meses » (2 mois) ce dit ici « do mè« , la ville de Los Llanos se dit « lo liano » (sans s), et un bus ici ce n’est pas un autobus, c’est un « guagua ».
Les premières semaines à mon arrivée ici, la vie de tous les jours et notamment les courses au supermarché, sont de grands moment de solitude à la caisse. Et encore, eux sont commerciaux ; c’est peu dire des formalités à faire à la maison communale, (ayuntamiento), où là aucun n’effort n’est fait pour parler castillan et surtout lentement. La première chose que j’ai apprise est : « puedes habler más despacio » (pouvez-vous parler plus lentement). Ils parlent tous ici comme des kalashnikov.
La réalité du quotidien : cohabiter avec le géant Tajogaite
La vraie histoire d’El Paso aujourd’hui, celle qu’on prend en pleine figure au quotidien, c’est sa reconstruction. On ne peut pas vivre ici sans parler de l’éruption de 2021. Le volcan Tajogaite fait désormais partie du paysage permanent, juste là.
El Paso n’a pas été enseveli sous la lave, mais recouverte de millions de mètres cubes de sable/cendre volcanique noires. Des maisons entièrement enterrées sous la cendre, mais ce n’est que de la cendre (pas de la lave), il « suffit de » débalyer.
Vivre ici aujourd’hui, ce n’est pas observer une carte postale figée. C’est voir les nouvelles routes se frayer péniblement un chemin à travers la roche noire encore chaude par endroits. C’est croiser des voisins d’une résilience incroyable qui reconstruisent leur vie, un jour à la fois, après avoir tout perdu. C’est cette force-là qui est inspirante pour quelqu’un qui veut s’établir. On sent qu’on est au milieu d’une histoire en train de s’écrire, dans une communauté soudée qui ne se laisse pas abattre par les caprices de la terre.
Le village d’à côté c’est Las Manchas, 5 minutes de route par l’ancienne LP-2, aujourd’hui coupée. Maintenant on parle « de l’autre côté », comme si c’était un long voyage. Il faut descendre an bas, prendre la route « temporaire » et tout remonter = 15 minutes de scooter.
J’ai écrit temporaire entre guillemets car toutes les routes ici sont des billards de snooker, rien à voir avec nos supplices de belge sur la E411, A42, et dans les communes. Nid-de-poule, ici ça ne se traduit pas car ça n’existe pas.
Alors, on s’y installe ?
Si vous cherchez des stations balnéaires, des bars branchés et des cocktails les pieds dans l’eau, passez votre chemin, Los Llanos ou les plages du Sud seront plus adaptées. El Paso, c’est une vie de village de montagne, un peu brute, rurale, où les gens se saluent (à leur façon !) et où la nature vous rappelle chaque jour que c’est elle la boss. C’est parfois déroutant quand on débarque de notre plat pays, mais pour qui cherche une vraie vie locale, loin du plastique des zones touristiques, c’est un fameux coup de cœur.
Mais attention aux prix de l’immobilier. El Paso, de par sa position centrale, est une région très prisée, et les prix sont exorbitant. On en parle dans cet article.























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