Des huit éruptions historiques de l’île, sept portent une date qu’on peut montrer du doigt. Tacande, non. C’est la première, et la seule à s’être produite avant que quiconque sur l’île ne sache en consigner l’année — avant la conquête castillane. Pour savoir quand elle a eu lieu, on ne lit pas une archive : on confronte un poème médiéval et un échantillon de carbone 14, et les deux ne sont pas d’accord.
Un nom plus ancien que la conquête
Tacande est un mot de la langue des Benahoaritas, les habitants aborigènes de l’île. Il signifie « montagne brûlée ». L’historien Abreu Galindo rapporte que les palmeros appelaient tacande la pierre brûlée du malpaís — cette roche noire et stérile qu’une coulée laisse derrière elle. Le cône porte aussi le nom de Montaña Quemada : la même idée, en castillan cette fois. Avant qu’aucun conquérant ne la baptise, les premiers habitants avaient déjà un mot pour cette cicatrice.
Un volcan qu’on ne voit plus
Le plus troublant, c’est qu’on ne la voit pas. J’habite à dix minutes du cône, et la route LP-2 qui monte vers El Paso traverse l’ancienne coulée : je passe dessus tous les jours sans rien remarquer. Cinq siècles ont suffi à tout digérer — le malpaís s’est couvert de pins et de cultures, les maisons s’y sont posées, la route l’a coupé. Rien, au sol, ne signale un volcan. C’est l’exact contraire du Tajogaite, dont la lave noire de 2021 saute encore aux yeux à quelques kilomètres de là.
Pour retrouver Tacande, il faut prendre de la hauteur. Depuis le Pico Birigoyo ou la partie haute du sentier PR-LP 14, la vieille coulée se laisse alors deviner : une bande un peu plus sombre qui descend du cône vers la vallée d’Aridane et s’arrête bien avant la mer, vers 370 mètres. Le sentier la traverse — mais il faut savoir qu’on y marche.
Pour aller y marcher
Le sentier PR-LP 14 descend du Refugio del Pilar jusqu’à El Paso en traversant le Llano del Jable, au pied de Montaña Quemada : c’est le seul moyen de marcher sur Tacande en sachant qu’on y est. Pris dans ce sens, en descente, il est facile (environ 750 m de dénivelé négatif, 2h45). De sa partie haute, on aperçoit en face le Bejenado et La Cumbrecita, sur le bord de la Caldera de Taburiente — à ne pas confondre avec le sentier lui-même. Mieux vaut vérifier l’état du parcours avant de partir : la zone du volcan de 2021, plus au sud, reste soumise à autorisation.
- Fiche et état du sentier : PR-LP 14 sur senderosdelapalma.es
- Trace GPS et photos : AllTrails — PR-LP 14
L’énigme de la date
Pendant longtemps, Tacande n’a pas existé comme éruption à part entière : on la confondait avec celle de 1585, on la rattachait parfois à celle de 1712. Sa réhabilitation tient à un travail d’enquête presque littéraire.
En 1949, la chercheuse tinerféenne María Rosa Alonso étudie les endechas — la complainte médiévale pour Guillén Peraza, ce Castillan mort en attaquant La Palma vers 1443. Elle y remarque que les vers évoquent déjà un volcan. Or un poème du XVe siècle ne peut pas décrire une éruption de 1585 : il a donc fallu qu’il y en ait une plus ancienne. Et de fait, les vieux palmeros, au temps de la conquête (1493), en attestaient encore. Le récit d’Abreu Galindo, écrit à la fin du XVIe siècle, décrivait bien une montagne que les palmeros nommaient Tacande, d’où une pierre brûlée courait sur près d’une demi-lieue dans la vallée — un témoignage qu’on avait simplement rangé sous la mauvaise éruption.
Puis vient la physique. En 1982, des datations au carbone 14 placent l’éruption entre 1470 et 1492 — toujours avant la conquête, mais une génération plus tard que ne le suggère le poème. Le géographe Romero Ruiz, accordant beaucoup de poids aux sources écrites, plaide lui pour la date ancienne, vers 1430-1440. On se retrouve donc avec deux horloges qui ne s’accordent pas : une complainte qui dit « vers les années 1440 », un échantillon de charbon qui dit « 1470-1492 ». Aucune des deux ne franchit 1493. C’est tout ce qu’on peut affirmer avec honnêteté — et c’est déjà beaucoup pour un volcan sans témoin.
Le seul volcan que les Benahoaritas ont vu
Quelle que soit l’horloge qu’on choisit, Tacande est la seule des éruptions historiques de l’île que les Benahoaritas ont réellement vécue. Quand Alonso Fernández de Lugo achève la conquête en 1493, le malpaís est déjà là, et les palmeros le désignent. Le premier volcan « historique » de l’île est, à la lettre, son seul volcan préhistorique.
Cinq siècles et un voisin
Et Montaña Quemada a un voisin. Elle se tient à un jet de pierre de l’endroit où, en 2021, le Tajogaite s’est ouvert — si près que cendres et pluie acide sont retombées sur sa pinède, et que les hameaux de Tacande de Abajo et de Arriba ont été évacués. La plus ancienne éruption historique de l’île et la plus récente partagent le même versant. À cinq siècles d’écart, la montagne brûlée a regardé brûler la suivante.
Sources
- Juan de Abreu Galindo, Historia de la conquista de las siete islas de Canaria (fin du XVIe siècle)
- María Rosa Alonso, sur les endechas à la mort de Guillén Peraza (1949)
- C. Romero Ruiz, sur la datation des éruptions historiques de la Cumbre Vieja
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