Avec Tacande, il fallait deviner. Avec Tajuya, on a un témoin. L’éruption de 1585 est la première de l’île dont il nous reste le récit de quelqu’un qui l’a vue se produire — un ingénieur de Philippe II. Et ce qu’il a vu sortait de l’ordinaire : au lieu de cracher seulement de la lave, le volcan a poussé des aiguilles de roche vers le ciel.
Le premier volcan qu’on a regardé naître
En 1585, Leonardo Torriani, ingénieur crémonais au service de Philippe II, se trouve à La Palma pour en renforcer le port et les défenses. Il assiste à l’éruption et lui consacre un chapitre entier de sa Descripción de las Islas Canarias (1590). Son récit est d’un réalisme saisissant : le sol se soulève en son centre, un grand trou avale des arbres et en soulève d’autres, un terrible tremblement de terre accompagne le tout. En deux jours, écrit-il, « la plaine devint montagne ». C’est le premier compte rendu de témoin d’une éruption sur l’île — l’exact inverse de Tacande, qu’aucune plume contemporaine n’a vu venir.
Curieusement, Torriani baptise le volcan « Teguseo », un lieu qui n’existe nulle part à La Palma — de quoi brouiller les pistes pendant des siècles. On a même longtemps cru que le premier volcan historique était Tacande, daté de 1585 : les deux éruptions n’en faisaient qu’une dans les mémoires. Il a fallu retrouver, au milieu du XXe siècle, des manuscrits de témoins — dont un cahier de quatorze feuillets du cabildo conservé à Madrid — pour comprendre que Tacande et Tajuya étaient bien deux éruptions distinctes, séparées d’un siècle.
Les Roques de Jedey
Ce que Torriani a vu monter, on peut encore le voir. Dans ses premières phases, l’éruption a fait quelque chose de rarissime : au lieu de la lave fluide habituelle à La Palma, elle a forcé vers la surface des blocs de phonolite — une roche bien plus visqueuse — sous la forme d’aiguilles dressées. Les volcanologues y voient l’une des éruptions les plus singulières de tout l’archipel. Ces pitons, les Roques de Jedey, dominent toujours le village ; les Palmeros les appellent « Los Campanarios », les clochers. On y randonne aujourd’hui, on y grimpe, et les parapentes s’en élancent.
Jusqu’à la mer
Le foyer s’est ouvert vers 800 mètres d’altitude, au-dessus de Jedey, sur une terre fertile et cultivée — ce qui en a fait l’une des éruptions les plus ruineuses pour l’agriculture de l’île. La lave a dévalé le versant ouest de la Cumbre Vieja, entre Jedey et le Charco de Las Palmas, et cette fois elle a atteint l’océan : elle a redessiné le littoral entre Puerto Naos et El Remo. Là où Tacande s’était arrêté dans les terres avant de disparaître sous les pins, Tajuya a marqué la carte jusqu’à la côte.
Quatre-vingt-quatre jours
Tajuya a détenu un record pendant quatre siècles et demi : quatre-vingt-quatre jours d’activité, la plus longue éruption connue de l’île. Il n’est tombé qu’en 2021, quand le Tajogaite s’est ouvert sur le même versant ouest et a duré quatre-vingt-cinq jours — un seul de plus. Entre les deux, quatre cent trente-six ans, et la même terre de l’ouest qui se déchire.
Sources
- Leonardo Torriani, Descripción de las Islas Canarias (1590)
- C. Romero Ruiz, sur les éruptions historiques de la Cumbre Vieja
- IGME — Inventario de Lugares de Interés Geológico (espinas fonolíticas de Tehuya, 1585)
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