Journal de bord d'un Belge égaré à La Palma

Volcans, passés et futurs

Venant de mon plat pays (la Belgique), avec la mer du nord pour dernier terrain vague et des vagues de dunes pour arrêter les vagues, où des diables en pierre décrochent les nuages et des chemins de pluie pour unique bonsoir (Jacques Brel).

Je vis maintenant sur une île volcanique. Ça mérite qu’on s’y attarde.

La structure de l’île

L’île est en deux parties géologiquement distinctes : au nord, la Caldera de Taburiente, ancienne et considérée comme éteinte ; au sud, la Cumbre Vieja (« vieux sommet » — nom trompeur, c’est la partie la plus jeune et la plus active). La Cumbre Vieja s’est formée il y a environ 125 000 ans et est l’un des volcans les plus actifs des Canaries. La formation de cette chaîne de cônes basaltiques s’étale de −125 000 ans à nos jours.

Dans la langue benahoarite, la Caldera de Taburiente s’appelait Aceró, et c’était le territoire du dernier roi pré-hispanique, le Roi Tanausú.

Les éruptions historiques

Sept éruptions sont bien documentées depuis l’arrivée des Européens. À celles-ci s’ajoute, en tête de liste, l’éruption de Tacande (ou Montaña Quemada), antérieure à la conquête castillane (1492-93) : faute d’archives écrites, ni sa date exacte ni son ampleur ne sont connues, et on la situe au mieux entre 1470 et 1492.

AnnéeNom du volcanDuréeVolume (m³)Surface couverte
~1470-1492Tacande (Montaña Quemada)
1585Tajuya (Roques de Jedey)84 jours24 millions400 ha
1646Martín (Tigalate)82 jours26 millions610 ha
1677-78San Antonio (Fuencaliente)66 jours66 millions446 ha
1712El Charco (Montaña Lajiones)56 jours41 millions535 ha
1949San Juan (Nambroque)47 jours51 millions392 ha
1971Teneguía24 jours31 millions317 ha
2021Tajogaite85 jours200 millions1 237 ha

Chaque volcan en bref — cliquez pour déplier le détail et accéder à son article :

Tacande · ~1470-1492

La seule éruption antérieure à la conquête castillane (1492-93). Faute d’archives écrites, sa date reste incertaine — c’est, par convention, le premier volcan historique de l’île, au-dessus d’El Paso.

Lire l’article dédié →

Tajuya · 1585

Quatre-vingt-quatre jours d’activité : le record de durée de l’île jusqu’en 2021. Il a poussé en surface des aiguilles de phonolite, les Roques de Jedey.

Lire l’article dédié →

Martín · 1646

Sur le versant est, au-dessus de Villa de Mazo. Quatre-vingt-deux jours d’activité ; les chroniques de l’époque rapportent des grondements entendus jusqu’à Tenerife.

Lire l’article dédié →

San Antonio · 1677-78

À Fuencaliente, à la pointe sud. Le grand cône noir est bien plus ancien que l’éruption ; celle de 1677 s’est faite par de petites bouches sur son flanc, ensevelissant la source thermale de la Fuente Santa.

Lire l’article dédié →

El Charco · 1712

Dans le secteur de Las Manchas. La moins documentée des éruptions historiques — un bref manuscrit d’époque en constitue presque l’unique trace. Après elle, l’île connaît 237 ans de silence éruptif.

Lire l’article dédié →

San Juan · 1949

Trois bouches successives — Duraznero, Llano del Banco, Hoyo Negro. C’est l’éruption à laquelle les scientifiques comparent le plus volontiers celle de 2021, et celle qui a nourri l’hypothèse du méga-tsunami (voir plus bas).

Lire l’article dédié →

Teneguía · 1971

À Fuencaliente, juste au sud de San Antonio. Vingt-quatre jours seulement : la plus courte des éruptions historiques avant 2021. Elle a agrandi l’île d’un delta de lave et fut la dernière éruption de l’île pendant cinquante ans.

Lire l’article dédié →

Tajogaite · 2021

À El Paso, au lieu-dit Cabeza de Vaca. Quatre-vingt-cinq jours : la plus longue et la plus destructrice de l’histoire connue de l’île. Son nom, en langue benahoarite, signifie « montagne fissurée » ; il n’a été officialisé que le 9 février 2023.

Lire l’article dédié →

Le Tajogaite en chiffres

En 85 jours, 200 millions de mètres cubes de lave et de cendres ont été expulsés par six cratères, recouvrant 1 237 hectares. Les deltas de lave ont agrandi l’île de 48 hectares.

C’est maintenant mon voisin. Cette photo est prise depuis ma terrasse, il est à 3km vol d’oiseau.

Il a craché une quantité invraisemblable de poussière/sable volcanique. J’ai des amis qui m’ont montré des photos de leurs maisons complètement ensevelies de sable.

La Ruta de los Volcanes

Elle part du Refugio del Pilar (1 440 m) et descend plein sud vers Fuencaliente, traversant des cratères de différentes époques dans un paysage d’aspect lunaire. Elle longe des cratères aux noms évocateurs : Hoyo Negro, Duraznero, Montaña de Fuego, avant de contourner le volcan San Antonio pour finir au phare de Fuencaliente. Distance : environ 17-24 km selon le point de départ, durée ~7h.

La Ruta de los volcanes fait partie des nombreux sentiers (les senderos) recensés dans les guides de randonnées.

Les sentiers « GR »

Les GR (Grande Randonnée) sont des sentiers balisés en rouge et blanc, homologués selon un système européen. Le GR 131 est le sentier qui traverse les Canaries d’île en île — prolongement canarien du Sentier européen E7, il couvre 651 km sur six îles. À La Palma, il est connu sous le nom « El Bastón » (le bâton), en référence à sa forme sur la carte.

La Ruta de los Volcanes c’est l’étape 3 du GR 131

C’est la distinction clé. Le GR 131 de La Palma couvre 65 km au total — c’est l’union du sentier de crête de la Caldera de Taburiente et de la Ruta de los Volcanes. La Ruta des Volcanes n’est que l’étape 3, la partie sud : du Refugio El Pilar au phare de Fuencaliente, 23 km, ~7h.

Liens:

L’hypothèse

Il circule une hypothèse qui fleure le scénario catastrophe. C’est une « hypothèse sérieuse mais très débattue » — pas un fantasme médiatique pur, mais pas une menace imminente non plus. Voilà ce que la science dit réellement.

L’origine de l’hypothèse

En 2001, les géophysiciens américain Steven Ward et britannique Simon Day ont publié dans Geophysical Research Letters que le flanc ouest de la Cumbre Vieja était instable et pourrait, lors d’une future éruption, s’écrouler dans l’océan. Dans leur scénario le plus catastrophique, c’est un bloc de 25 km de long, 15 km de large et 1 400 m d’épaisseur qui se détacherait — soit 500 km³ de roche, l’équivalent de 200 000 pyramides de Khéops ; selon Slate

La conséquence théorique : une vague de 900 m à la source, qui traverserait l’Atlantique pour frapper les Caraïbes et le littoral américain avec des vagues de 3 à 25 mètres ; selon Notre Planète

C’était le sujet d’une série de 4 épisodes sur Netflix : « La Palma ».

Pourquoi ce n’est pas si simple

L’hypothèse a été contestée et écartée par de nombreux chercheurs. Pour que le flanc du Cumbre Vieja atteigne des conditions proches de l’instabilité, il faudrait simultanément un tremblement de terre de magnitude exceptionnellement élevée et une éruption explosive de grande ampleur — combinaison dont la probabilité est extrêmement faible selon le registre géologique de l’île ; selon Futura Sciences

En 1949, lors de l’éruption du San Juan, la moitié occidentale de la crête de la Cumbre Vieja a déjà glissé de plusieurs mètres vers l’Atlantique. Donc le mouvement existe — c’est sa vitesse et son ampleur qui font débat.

Mes sources

Voilà un condensé de mes recherches pour parler de mon île volcanique. La prochaine éruption n’est pas une question de « si » mais de « quand ».
En attendant, tous les matins, je salue mon voisin Tajogaite depuis ma terrasse. Lui a été classé comme « dormant » par les scientifiques de La Palma, quoique il soit encore chaud : parfois avec de l’air humide, des nuages d’évaporation se forment à son contact ; mais je ne crains rien.

Que pensez-vous de cet article ? Merci de liker et laisser un commentaire.

0%
like

Like

0%
love

Love

0%
happy

Happy

0%
haha

Haha

0%
sad

Sad

0%
angry

Angry

Partager :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut