Volcan : San Antonio

À la pointe sud de l’île, un volcan a fait deux choses qu’on raconte mal. Il a enseveli la source d’eau chaude qui avait donné son nom au village — et il a prêté son nom à un cône qui, lui, était déjà là depuis des millénaires. L’éruption de 1677, c’est l’histoire d’une confusion tenace et d’un trésor perdu pendant trois siècles.

Le cône n’a pas l’âge qu’on lui donne

On l’appelle « volcan de San Antonio », et la plupart des panneaux lui collent la date de 1677. C’est inexact. Le beau cône que l’on visite à Fuencaliente a plus de trois mille ans ; il figurait déjà sur un croquis de Torriani en 1586, près d’un siècle avant l’éruption. Ce qui a réellement surgi en 1677 — qu’on devrait appeler volcan de Fuencaliente — n’a laissé qu’un petit cône de picón sur le flanc nord du San Antonio, aujourd’hui rasé et occupé par le parking, et quelques hornitos à sa base sud. C’est de là qu’est sortie la lave. Le volcanologue Carracedo l’a rappelé sans détour : la vulgarisation ne doit jamais sacrifier la vérité.

La source qui a nommé le village

Car le vrai sujet de 1677, c’est ce que la lave a recouvert. Depuis le XVIe siècle, une source d’eaux thermales jaillissait sur la côte de Fuencaliente : la Fuente Santa. On lui prêtait des vertus contre la lèpre, la syphilis, les rhumatismes, les maladies de peau ; Abreu Galindo la disait « le meilleur établissement thermal du monde ». Des malades de toute l’Europe venaient s’y soigner — au point qu’elle était la première richesse de l’île, et qu’un quartier en est né, qu’on appelle encore Las Indias. Les aborigènes la nommaient déjà Tagragito, « l’eau chaude ». Et le village, lui, porte le nom de la source : Fuencaliente, la « source chaude ».

Le 17 novembre 1677, après plusieurs jours de secousses, la terre s’ouvre au sud de Los Canarios. Deux mois durant, jusqu’au 21 janvier 1678, la lave descend vers la côte par près de dix-huit bouches. Le 23 novembre, un fleuve de lave oblique vers le sud et ensevelit la Fuente Santa au pied de la falaise, sous les yeux des malades venus se soigner. Le village venait d’enterrer la source qui lui avait donné son nom. L’éruption fit aussi quatre morts, abattit le clocher-mur de l’église de San Antonio Abad et détruisit des maisons à Los Canarios.

Trois siècles de fouilles

Dès les premiers jours, l’île se déchire : faut-il rouvrir la source, ou la laisser là où Dieu l’a mise ? La querelle est si vive que l’Inquisition s’en mêle et dépêche Juan Pinto de Guisla, qui rédige un rapport et fait peindre une aquarelle de la source en train de disparaître, le volcan en pleine activité — document aujourd’hui conservé aux Archives historiques nationales de Madrid. Pendant plus de trois cents ans, on cherche : Viera y Clavijo recueille des témoignages au XVIIIe siècle, le « curé maçon » Manuel Díaz dessine un plan de l’emplacement supposé. En vain — on perçait des puits qui n’atteignaient jamais l’eau, sous soixante-dix à cent mètres de scories.

Il a fallu attendre le 24 octobre 2005. Une équipe d’ingénieurs du gouvernement des Canaries, menée par Carlos Soler Liceras, creuse une galerie de 219 mètres à travers le remblai volcanique — cinquante degrés, émanations de gaz carbonique — et retrouve enfin l’eau chaude. Trois cent vingt-huit ans après. Le projet de rendre à Fuencaliente ses thermes, lui, attend toujours.

Le volcan le plus facile des Canaries

Aujourd’hui, le San Antonio est sans doute le volcan le plus accessible de l’archipel : un centre de visiteurs, un sentier aménagé qui fait le tour du cratère, et tout à côté le Teneguía (1971), le phare de Fuencaliente et les Caños de Fuego, où le sous-sol exhale encore ses gaz. C’est là, à la pointe sud, que s’achève la Ruta de los Volcanes.

Une eau qu’on ne touche pas encore

Fuencaliente porte toujours le nom d’une source qu’elle a passé trois siècles à déterrer, et dont elle n’a pas rouvert les bains. Un village nommé d’après une eau chaude qu’il ne peut toujours pas atteindre.

Sources

  • J. C. Carracedo, S. Day, H. Guillou & E. Rodríguez-Badiola, « The 1677 eruption of La Palma, Canary Islands » (Estudios Geológicos, 1996)
  • Juan Pinto de Guisla, rapport sur l’éruption de 1677 (Archivo Histórico Nacional, Madrid)
  • C. Soler Liceras et al., sur la découverte et la récupération de la Fuente Santa (2005)

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